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Donner

Un capitalisme de long terme

« Il n’y aura pas de réindustrialisation française sans transformation du capitalisme français. Il n’y aura pas de renaissance de l’industrie dans notre pays sans financement adéquat. Il n’y aura pas de rebond industriel sans stratégie de long terme.”

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Diagnostic

La fin du capitalisme à la française

L’économie française a hérité d’une tradition colbertiste, qui l’a marquée jusqu’aux grandes vagues de privatisations débutées en 1986 sous l’impulsion du gouvernement Chirac. L’Etat a alors entamé un retrait progressif des fleurons nationaux « au profit de « noyaux durs » – des participations croisées de la part d’investisseurs institutionnels français ». L’ouverture au marché ne s’est pourtant pas faite selon le modèle anglo-saxon d’un actionnariat complètement dispersé et volatile (déjà décrié, à l’époque, par la crainte d’OPA contre les entreprises françaises).

Le gouvernement Balladur avait alors mis en place un système fondé sur des groupes d’actionnaires stables (noyaux durs), détenant chacun 3% du capital et limités dans leur capacité de cession de leurs participations. Les noyaux durs devaient ainsi limiter les risques d’OPA sans toutefois les rendre impossibles. Le risque d’OPA a encore été amenuisé par les dirigeants d’entreprises, qui ont mis en place un système de participations croisées (chaque entreprise détenant des parts dans le capital de l’autre). « La fin des années 1990 a eu raison de ce système », en raison d’une logique de concentration de chacun des acteurs sur son cœur de métier.

Le capitalisme français a subi un autre revers « durant les années 2000 et après la crise de 2008 : les investisseurs institutionnels qui faisaient office de pivots ont dû faire face à une régulation qui pénalise l’investissement en actions ». Les actions étant des placements par définition risqués, ces investisseurs ont dû réorienter leurs fonds vers des produits avec des profils de risque inférieurs tels de la dette.

« La part des actions cotées françaises dans le bilan des investisseurs institutionnels a, par exemple, été divisée par 2,5 depuis 2000 ». Ces investisseurs recherchaient une profitabilité de long terme, idéale pour stabiliser l’actionnariat des entreprises. Ils n’ont pas massivement été remplacés par des investisseurs particuliers, « car la réglementation française a toujours orienté l’épargne vers l’immobilier puis l’assurance-vie, et donc plutôt des placements obligataires ; ils n’ont pas été remplacés non plus par des systèmes de retraites par capitalisation qui sont structurellement moins présents en raison de la prédominance du mécanisme de répartition ».

Le risque du capitalisme purement spéculatif

L’explosion des anciennes structures actionnariales a entrainé un morcellement du capital, « la France est [alors] entrée dans une ère de capitalisme naïf ». Une partie de ces investisseurs recherchent une rentabilité de court terme. Les investisseurs étrangers notamment les fonds de pension américains « sont intervenus parce que nous étions incapables d’assurer nous-mêmes le financement de nos entreprises ». Ainsi, « la part des capitaux étrangers dans le capital des entreprises du CAC 40 est stable, à 45% (novembre 2016) ». Si les capitaux étrangers ne sont pas une mauvaise chose en soi, et sont même nécessaires, ils peuvent représenter une menace pour les intérêts français lorsqu’ils sont à but purement spéculatif. En effet, ces fonds n’ont pas d’intérêt à prendre en compte les intérêts nationaux français.

Il existe un risque de voir les entreprises françaises dirigées pour plaire au marché avec les yeux rivés sur le cours de bourse et non pas avec une vision de long terme. Pour les entreprises « c’est une folie économique, mais c’est surtout un suicide industriel : une stratégie de développement industriel se construit sur un horizon de cinq à dix ans, pas sur une échéance trimestrielle ». Il y a un réel danger pour notre économie de se voir pilotée à court terme.

Des risques pour le financement des entreprises

La croissance des entreprises requiert un capital stable, mais aussi la levée de nouveaux fonds. Les entreprises peuvent soit recourir à la dette (levée auprès des établissements de crédit), soit augmenter leur capital (auprès des actionnaires). Le capital doit apporter de la stabilité à l’entreprise et supporter le risque industriel de ses projets. Les actionnaires, propriétaires de l’entreprise, disposent d’un droit de vote aux assemblées générales et sont rémunérés en fonction de la performance de l’entreprise (distribution des bénéfices sous forme de dividendes). Un capital uniquement orienté dans une logique de spéculation à court terme perd alors tout son sens. « Dans la France désindustrialisée, les investissements industriels font défaut. En effet, ils sont pénalisés par leur caractère risqué et un rendement qui ne se perçoit qu’à long terme. Ils désintéressent les investisseurs ». Les évolutions actuelles de notre économie font que « le capital est clé parce qu’on est dans une économie de la disruption tout de suite mondialisée, où tout va très vite ; et donc si on n’est pas en capacité de financer cette innovation très vite, très fort, on se fait distancer par celles et ceux qui mettent beaucoup de capital ». Les grandes réussites actuelles ont nécessité de forts investissements capitalistiques pour soutenir leur croissance. Ces investissements, par essence, ne sont immédiatement rentables et il faut donc trouver le moyen de les financer.  « Uber (…) c’est 50 milliards de valorisation parce que c’est beaucoup d’argent qui a été brûlé les premières années pour avoir une plateforme mondiale, et c’est cette plateforme qui a de la valeur».

Action

Revenir à un capitalisme de long terme

Il est donc plus que nécessaire de redonner au capital son sens premier. Le capital de l’entreprise « accompagne (les) entreprises dans leurs investissements et dans leurs transformations ». Il est là pour prendre le risque de l’industrie, il faut donc « un capitalisme de long terme (…) qui aide les grands groupes à se développer, comme les start-up et les ETI à devenir des grands groupes ». Il relève de « l’intérêt général économique (…) de favoriser les acteurs qui portent intrinsèquement une vision de long terme ». L’Etat doit ainsi trouver les moyens d’encourager le retour de ces acteurs : « les actionnaires familiaux, les actionnaires salariés, les actionnaires publics et les fonds longs (français, européens, et internationaux) ». Il est temps de réagir pour soutenir notre effort industriel.

Réorienter l’épargne vers le financement en capital

La France dispose d’une importante réserve d’épargne qui pourrait être mobilisée pour le renforcement du capital des entreprises, mais cette épargne « est mal orientée ». Il y a toujours eu en France une « préférence collective pour l’immobilier (…) ça n’est pas le meilleur accompagnement pour cette France qui se transforme, parce qu’il faut de la mobilité géographique sur le territoire ». La fiscalité encourage également des investissements massifs en « assurance-vie ». Les assureurs ayant été récemment détournés des investissements en action, ainsi « l’épargne de nos concitoyens (a été chassée) du financement de l’économie vers le financement de la dette ». Si cette réalité est largement l’héritière d’une tradition culturelle, elle est pour une autre part la résultante des mesures politiques adoptées par les différents gouvernements.

Repenser la fiscalité pour encourager l’investissement

De manière pratique, un moyen simple d’orienter l’épargne est de créer une politique fiscale en accord avec ces objectifs. Des dispositifs de généralisation des « plans d’épargne en actions (PEA) ou l’épargne salariale » devraient être mis en place (généralisation des exonérations fiscales, etc.) Ainsi, c’est l’ensemble des entreprises et pas uniquement les sociétés du CAC40 (disposant de la plus grande visibilité) qui renforceraient leur capital grâce à des prises de participation directes de leurs salariés. Cette réforme passe, dans un premier temps, par une modification technique « pour rendre la fiscalité des actionnaires individuels plus encourageante ».

Il existe également un problème récurrent concernant la taxation du capital, ainsi « l’ISF, dans son fonctionnement actuel, détruit le capital et nécessite des adaptations tenant compte d’un environnement économique ouvert ». La loi Sapin II, suivant cette logique, s’est attelée à la création d’« une forme de fonds de pension à la française ». Elle redirige les 130 milliards des régimes additionnels de retraite « vers des financements plus diversifiés et surtout vers l’économie réelle, à hauteur de 10 à 20 milliards d’euros ». Pour soutenir cette initiative, il est aussi nécessaire de revoir la règlementation prudentielle, car « elle a rendu la détention d’actions trop coûteuse au regard de l’exigence prudentielle de niveau de fonds propres pour nos entreprises d’assurance ». Cet ensemble de mesures entraînera une réorientation progressive de l’épargne française vers l’économie réelle, pour permettre aux entreprises de trouver les fonds stables nécessaires au soutien de leur croissance et au développement de projets innovants.

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